Nous avions quitté Gontran en plein Envol. C'était ignorer qu'avant de s'affranchir de la lourdeur du Réel, il s'était agi de quitter la défroque sociale pour la livrée du Songe. Paru deux ans avant son successeur, Funambule est le fruit de cette décantation.

Paré des attraits du mystère, L'envol avait pris ses quartiers depuis quelques temps sur ma platine, avec comme espoir qu'il ne soit pas la seule trace discographique laissée par ce français qui maniait sa guitare comme personne. Une photo noir et blanc aperçue je ne sais où, parfait portrait de l'artiste en jeune homme, et l'espoir se muait en quête. J'ignorais qu'il était question de rebrousser le temps et la discographie de l'auteur, parcours que j'appris de la bouche de Gontran lui-même, parmi mille autres choses. De ce parcours, il sera question dans l'entretien qui suit, une affaire d'itinérance, d'échappées vers des contrées lointaines à traverser guitare en main et chansons aux lèvres, qu'il s'agisse de profondeurs mentales ou d'espaces du monde.

Complaintes et aubades marquées du sceau de l'élégance, chant altier, roulis obsédant des arpèges - les ingrédients qui nous avaient fait chérir L'envol abondent dès ce premier album. Mais dans son dépouillement originel, Funambule rend encore plus sensible l'impression d'entendre en Gontran un trouvère folk dont la parole habite le sens comme la voix habite la mélodie, une voix parfois sur le fil, jouant du souffle et des césures avec cette intensité d'expression et ce souci de justesse qui caractérisent aussi sa musique. De là ce sentiment d'assister à un concert intime, cette impression de glisser dans le studio au moment où le magnéto s'est mis à tourner.

Un concert intime, c'est aussi l'impression qui se dégage à l'écoute des 21 titres enregistrés en 2012 sous le titre Compil, collection de reprises de certains titres des deux albums parus et d'un ensemble d'inédits écrits entre 1967 et 2012. Comme c'était le cas pour L'envol, le chant se voit éclairé sur certains titres par des chœurs féminins (en l'occurrence l'épouse et la fille de Gontran). La voix s'y livre un rien plus vulnérable quand le picking, souverain, a gagné en dextérité. Aussi humble d'intention qu'avare de tout effet, des pépites jalonnent cet album qui ne se départit pas d'une qualité constante. Un sentiment s'éveille face à cette parole qui s'offre à nous sans détour : un émerveillement. La gratitude.

Funanbule :

Étape

Funambule

Battement

Entretien avec Gontran

Je souhaiterais débuter cet entretien en suggérant à quel point la probabilité de son existence était assez faible. Je fais allusion ici à l'itinéraire oblique qui m'a mené jusqu'à vous, sachant que pour chacun de vos deux albums, qu'il s'agisse de Funambule ou de L'envol, ne figure aucun patronyme. De même aucune volonté de votre part d'apparaître sur le Net, fut-ce pour des œuvres plus récentes. Qu'en est-il de cette discrétion, pour ne pas dire ce jeu de cache-cache qui confine à l'anonymat ?

Rien de tout cela. Dans le quotidien, pour les amis, n'existe que le prénom. Il est la vraie identité. C'est pour les amis et sous mon prénom que j'ai enregistré. Je n'ai jamais pensé à faire carrière, même si le besoin de jouer et d'écrire des chansons ne me quittait pas.

De quelle façon la musique a-t-elle fait irruption dans votre existence ? Comment votre goût s'est-il forgé ? Des parents mélomanes ou des frères et sœurs qui vous ont influencé ?

Mon père ne connaissait que la musique classique ayant eu une mère pianiste, mais ma mère avec une mémoire extraordinaire chantait toute la journée, notamment Botrel.

Paru en 1975, votre premier album Funambule est le fruit d'une collection de chansons écrites entre 1968 et 1974, principalement 72-73. En 1968, vous aviez seulement 16 ans. Pouvez-vous nous décrire vos premières expériences musicales ? Chantiez-vous avant de savoir jouer d'un instrument ? La guitare a-t-elle était un choix naturel ? Faisiez-vous des reprises ? De qui ?

À 10 ans, en 1962, l'on m'a acheté une toute petite guitare en fer (!) sur laquelle au grand étonnement de tous j'arrivais à jouer quelques airs sur une corde. À 13 ans, la grande sœur d'une amie m'a appris trois accords. Elle les tenait d'un ami qui avait été initié à l'accompagnement par Jean Ferrat ! À partir de ces trois accords, j'ai appris tout seul, pendant des heures. Je m'efforçais le mieux possible d'être seul.

Vous avez eu la gentillesse de me faire parvenir un recueil de vos textes rassemblés en quatre sections dont la première - Errances - est formée de pièces, souvent juvéniles, qui pour la plupart ne donneront pas lieu à une mise en musique, que ce soit dans vos deux albums parus à ce jour, matière des deux sections suivantes, ou dans les inédits et reprises par quoi se clôt ce recueil, regroupés sous le titre de Compil. Définiriez-vous la chanson comme forme d'art à part entière de la poésie et, réciproquement, peut-on lire les chansons comme des poèmes ?

Pour moi la chanson est un art à part entière. C'est le lien entre les deux qui fait l'art. Comme la peinture elle est le creuset des émotions. Mais est-ce utile de chercher à savoir si c'est un art ou pas ? Elle existe et joue un grand rôle dans la vie, par exemple en Irlande. En France le lien entre chanson et culture populaire a été en partie rompu.

En exergue de ce recueil figure une formule aux airs rimbaldiens tirée d'un Manuel de Philosophie : « La passion est un dérèglement de l'affectivité ». Pourquoi ce choix ? Peut-on y voir une forme de description de la mise en branle de la lyrique amoureuse - ou passion - dont procèdent la plupart des textes qui suivent ?

Cette phrase m'avait interloqué. Définir la passion comme cela relevait d'un intellectualisme froid. En aucun cas il s'agit d'un dérèglement. La passion est la vie et le moteur des décisions les plus importantes. Que faire sans passion ? J'ai appris à mes élèves et étudiants à mettre leur passion sur la table. C'est à partir d'elle que peut se faire l'orientation !

Comment une chanson naît-elle ? S'agit-il de mettre en musique un texte existant, de trouver une mélodie, une rythmique, une ligne de chant ? Procédez-vous toujours de la même manière ?

Musique et paroles arrivent en même temps. La chanson que l'on crée n'est que l'expression de l'émotion qui vous traverse, à un moment donné et de façon fugace. Amour, joie, peine, admiration... L'important est de ne pas faire barrage à ses émotions. Ce que la société, la norme, l'école cherchent à brider.

Deux années séparent Funambule de L'envol. Si le premier se caractérisait par son côté janséniste - à peine un harmonica pour venir subvertir un temps ce dialogue voix/guitare - le second se pare d'un superbe accompagnement de basse et de la présence de deux « choristes » enchanteresses. Pouvez-vous nous dire un mot sur ces collaborations ? Par ailleurs, pouvez-vous nous parler de la très belle illustration choisie pour la pochette ? 


Dans Funambule, j'étais au cœur de la vie folle et passionnée que je vivais. Dans L'envol, j'étais revenu des voyages. Je reprenais mes études en Sorbonne, avec beaucoup de nostalgie que trahissent le ton et le côté surréaliste des textes. Ceux qui se sont proposés de m'accompagner sans préparation dans le studio étaient deux étudiants comme moi, que je n'ai jamais revus.

Le dessin de couverture est l'illustration de ma chanson L'envol, qui reprend un texte qui figure dans Errances. Le dessinateur, dont il faudra que je retrouve le nom était un étudiant architecte, neveu de Gérard Lenormand à qui il avait même dessiné une de ses pochettes.
La signification de ce dessin, de ce poème, de cette chanson sur l'envol ? Difficile de la trouver 50 ans après. J'ai écrit cela inconsciemment, mais peut-être que j'avais l'impression d'avoir été arraché à la vie - qui n'était pas si paisible - et que je la quittais en avion. Attaché sur un fauteuil d'osier ? Pour m'empêcher de sauter de l'avion, sans doute ! Il est vrai que la vue de la terre était merveilleuse. Vue de New York dont je revenais ayant fait New York Mérida en auto stop ? C'est tout ce que je peux dire. Déchirement brutal et envol vers un ailleurs. L'envol est aussi et surtout le rêve d'une dimension lisse et limpide.

S'agissant des chansons de ces deux disques respectifs, je serais tenté de noter des angles d'écriture quelque peu différents. 
Funambule me semble participer largement de la même constellation mentale que celle d'Errances, celle d'un être solitaire dont l'identité même se trouve suspendue à son chant. Elle a pour contenu le monde intérieur, l'âme agitée par les sentiments, une quête amoureuse marquée par un déséquilibre résultant de l'idéalisation de la femme aimée, femme dont l'effacement progressif laisse place au rêve. Une sorte de géographie de l'Éros s'y dessine comme ces retours constants vers le rivage, cette contemplation de la mer, ce regard tourné vers un visage, vers un sourire chéri, entre mirage et mythe réinventé, Orphée et Narcisse.

Tout à fait exact et très bien exprimé.

Cette composante d'une quête intime et l'adresse à une femme aimée n'est pas absente de L'envol. Mais, selon moi, le regard se décentre. Et, à mesure que ce regard se détourne de lui-même et embrasse ce qui l'entoure, la rêverie solitaire diurne cède la place au monde parallèle des songes, un onirisme proche d'un univers fictionnel. Qu'en pensez-vous ?

Oui, c’est bien exprimé plus haut. Quelque part la nuit et le réveil douloureux prennent place.

Parmi toutes les chansons que vous avez écrites, quelle est celle qui vous semble la plus accomplie ou vers laquelle va votre préférence ? Pourquoi ?

Il y en a beaucoup, mais celle que j'aime le mieux chanter est Marée basse. Car comme le livre elle évoque « le pays où l'on n'arrive jamais ». J'aime aussi jouer la partie instrumentale.

Marée basse (tiré de Compil

J'emploie le terme « chanson » par commodité. Peut-être ne le devrais-je pas ? C'est qu’il n'y a pas vraiment d'équivalent français à folksong. Je crois que vous tenez résolument à faire le départ entre un chanteur folk et ce que l'on pourrait qualifier de « chanteur à guitare ». Où la frontière se situe-t-elle ? S'agit-il de répertoire ? De techniques de jeu spécifiques, notamment le picking ?
 
Je connais l'importance de la musique, et cherche toujours à utiliser des rythmes syncopés, comme dans la musique populaire anglo-saxonne, mais il m'arrive souvent de fonctionner comme un ménestrel, en privilégiant le texte, seulement soutenu par quelques accords plus ou moins discrets, comme autrefois la lyre.

Selon vous, le folk - non pas le folk traditionnel, mais celui s'inspirant des "revivalistes" américains est resté le parent pauvre de la musique populaire en France. Qui, à vos yeux, a échappé à cette ornière ?

Ma culture en ce domaine est bien pauvre. La rupture s'est faite dans les années 1960, époque où des chanteurs français enregistrèrent des « cover-s » versions françaises plus ou moins réussies de chansons américaines (Richard Antony, Hugues Aufray, Graeme). Le problème c’est que ces chanteurs n'étaient pas des compositeurs. Or, pour composer il faut vivre, se mettre en péril, ou/et de construire des vies mythologiques comme Bob Dylan. Personne n'a réussi en France dans cette voie-là et n'a imposé son style. Bashung, Cabrel, un peu. La chanson française se chante peu dans les groupes de musique populaire qui se développent en France. Rien à voir avec l'ambiance des soirées russes, où leurs chansons fusent au hasard d'une table, avant d’être reprises en cœur et à plusieurs voix.

À maîtrise parfaitement égale, quelle langue choisiriez-vous entre le français et l'anglais en tant que folk-singer ? Pensez-vous qu'il est plus difficile d'écrire une chanson folk en français ?

Non, le français est une langue très riche et la variété du vocabulaire laisse un grand choix. Il est vrai que pour décrire une action, évoquer un bruit, l'anglais est inimitable.

Un très bel hommage à Graeme Allwright écrit à la faveur d'un malentendu figure dans L'envol. A-t-il eu connaissance de cette chanson ?

Greame (tiré de L'envol)

Non, je dois le faire. J'ai été en relation avec celui qui animait son site. J'espère le faire avant qu'il ne soit trop tard.

Je sais par ailleurs que vous avez rencontré Leonard Cohen au tournant des années 2000. On dit justement qu'il est prudent de ne pas rencontrer les personnalités qu'on admire, de peur d'être déçu. Qu'en a-t-il était ?

Sa rencontre m'a fasciné. Car quand je lui ai demandé s'il était bien Léonard Cohen, il m'a accueilli me demandant de le rejoindre. Il était là, devant moi, d'une grande simplicité : un être vrai tel que dans ses chansons. Cela m'a enrichi, comme si j'avais reçu une grâce. J'étais tout de même intimidé et ai continué la conversation avec sa fille.

Vous êtes-vous produit dans des folk-clubs français comme le Hootenanny de Lionel Rocheman au Centre américain du Bd Raspail ? A tout le moins, en avez-vous fréquenté ?

Non, prisonnier de mon monde, j'ignorais tout du monde extérieur. J'ai chanté seul sur les quais et des gens sont venus m'écouter, à Oslo, aux USA ; une fois aux « Amis de la terre », peu de choses. C'est bien dommage.

Jouer de la musique et composer est une chose, enregistrer des albums en est une autre. Quel était le sens de cette démarche ? Quelle audience visiez-vous ? Famille, amis, cercle élargi ? Vous êtes-vous toujours considéré comme un amateur sans ambition de carrière ou l'idée d'en vivre vous a-t-elle traversé ? Quelques mots sur les conditions d'enregistrement, le pressage de vos albums ? Quel accueil leur a-t-il été réservé ?

J’ai enregistré pour mes amis. Ma famille n'était pas « porteuse » je ne vivais pas dans l'avenir, mais seulement dans le temps présent. Le « réveil » lorsque je suis revenu et ai repris mes études a été brutal. J'ai enregistré dans deux studios privés pour conserver une trace, c'est tout. Ma philosophie de la vie était bien différente. Elle s'articulait en trois étapes. Subir, découvrir, approfondir (subir la connaissance et l'école) puis découvrir par soi-même lors des voyages, ensuite approfondir. J'avais une grande soif de connaissances. J’ai fait par exemple une maîtrise d'histoire sur une cité maya et suis allé en visiter les ruines en faisant de l'auto-stop de New York à Mérida. La vie ne devait être qu'une découverte sans fin, qu'un voyage sans fin. J'ai finalement fait des études, de droit, de Science politiques, d'histoire, de géographie, d'histoire de l’art, d'archéologie. Un jour mon père m'a dit : avec toutes ces études, tu vas te trouver un bon boulot. Je lui ai répondu que j'étudiais seulement pour connaître et comprendre. Il sembla très déçu de ma réponse. Nous étions à l'époque du « plein emploi » et je ne me souciais pas de l’avenir ni d'un métier. En Sorbonne, le mot entreprise n'était alors jamais prononcé. Il était même tabou. Je reconnais que sans le savoir j'avais trop de facilités. Tout m'intéressait. Je faisais aussi de la sculpture sur bois, de la reliure, etc. (au fait mes disques étaient diffusés par le "bouche-à-oreille").

Ne peut-on pas considérer le folk comme ambivalent ? Ainsi, on peut l'envisager comme une pratique musicale résolument solitaire - une forme de plaisir presque ontologique de jouer pour soi - mais, en même temps, cette même guitare sèche en bandoulière comme seul viatique en fait une affaire d'itinérance, favorise les rencontres, le goût du partage. Êtes-vous sensible à ces deux facettes ?

Difficile de répondre. Ma guitare et moi ne faisions qu’un. Elle était mon alter ego, et mon vrai compagnon. Mon lieu de dialogue et d’expression des émotions.

S'agissant de rencontres, pourriez-vous relater le concert très privé que vous avez eu l'occasion d'offrir lors d'un séjour à Oslo ?

Non le concert très privé eu lieu à Providence (Rhode Island, USA) J'avais fait la rencontre d'un passager sur le bateau qui me ramenait sur la côte, entre Block Island et Providence. Il m'écouta longuement et m'invita à jouer chez lui. Il habitait dans une véritable communauté de proches, comme il en existe aux USA, des dizaines de maisons blanches dans une sorte de parc résidentiel. Il invita tous les voisins et je jouais alors l'ensemble de mon répertoire, jusqu'à très tard dans la nuit. J'étais très étonné de leur attention et de l'intérêt qu'ils me témoignaient.

J'aimerais revenir sur quelques points biographiques. Vous êtes né en 1951. Âgé de 16 ans en 1968, vous n'étiez à quelques mois ou années près, pas en âge de manifester ou de vous insurger, chose d'ailleurs improbable en province, quand bien même l'auriez-vous souhaité. En ce sens, vous appartenait à une génération qui, dans le sillage de ce que certains considèrent comme une ligne de partage des eaux a cherché à vivre différemment. Vous affirmez d'ailleurs que la génération 68 voulait changer le monde quand celle des seventies ne voulait pas le changer, mais la fuir. En l'occurrence, votre « fuite » s'est traduite selon deux modes.
Le premier mode fut celui de la participation à des utopies concrètes où il s'agissait effectivement de vivre différemment, selon une autre morale. Parmi, ces contre-sociétés qui essaimèrent dans le giron des années 70 nimbées de spiritualité et de gravité existentielle la communauté de l'Arche, fondé par Lanza del Vasto figurait en bonne place. Vous avez séjourné vous-même dans une de ces communautés et vous faites de Lanza del Vasto le dédicataire de votre chanson L'arche. Pouvez-vous nous faire part de cette expérience ? Quels en étaient les principes de base ? Vous reconnaissez-vous encore, au moins en partie, dans ces derniers ? 

J'étais non violent et c'est cette non violence qui m'attirait vers Lanza del Vasto à la suite de la lecture du Pèlerinage aux sources. Ma jeunesse n'avait été que corrections et contraintes, par mon père, ancien résistant, par l'école encore très militarisée, par les mouvements de jeunesse. Je voulais fuir cela. J'étais tout à fait opposé aux méthodes de mai 68, reposant sur la violence. Par mes copains de la communale, je savais qu'en plus les CRS étaient tous issus des milieux populaires, alors que dans ma petite ville d'Auxerre, les fils de petits bourgeois se vantaient de rejoindre à Paris les manifestations. Je ne comprenais pas encore que ces mouvements allaient peu à peu changer la société en profondeur. Mais dès 1966 j'avais lu Kerouac et m'identifiais à la « Beat génération » la génération béate, bien éloignée de la violence. Mes bibles étaient Sur la route et Le jeu favori de Léonard Cohen. Ce qu'il en reste ? Mon refus toute ma vie de toute hiérarchie, mon combat pour que les relations humaines reposent sur le dialogue et l'égalité. J'ai été furieux d'entendre quelqu'un m’affirmer l'année dernière que « le but de la discussion était de prendre le pouvoir ». Quelle tristesse ! À son âge il n'avait rien compris. Il s'agit avant tout de comprendre, échanger, s'enrichir...

Le second mode de « fuite » a bien sûr été le voyage. Vous vous définissez comme un enfant de Jack Kerouac. De fait, vous avez fait partie de routards des années 70 qui voyageaient en sac à dos - je crois qu'on parle de « backpackers » désormais - et qui, pour beaucoup, voyaient dans le vagabond céleste qui traverse l'époque une figure tutélaire.
A quel âge êtes-vous parti ? Quelles étaient au départ vos motivations ? S'agissait-il d'une respiration, une envie de s'éloigner après l’enfermement et l'abstraction à quoi les études peuvent s'apparenter ? Qu'en a pensé votre famille ?

J'étais très en retard dans mes études, car je ne travaillais absolument pas en classe. Je m'y ennuyais parfaitement ou passais mon temps pendant les cours à écrire. Finalement en sortant d'un redoublement de la classe de seconde, j'ai décidé de présenter mon bac en candidat libre. Mon père s'est battu alors pour me faire inscrire, ce qui était légal. J'ai ainsi réussi mon bac sans n'avoir fait ni première (seulement un mois) ni terminale. Je ne sais pourquoi je me suis alors inscrit en droit à Dijon. J'ai réussi ma première année et ai alors réalisé que je devenais un imbécile, que je m'étais battu pour fuir le « système » et que j'y rentrais tête baissée. J'ai alors tout arrêté. Je réussissais à gagner ce qu'il me fallait pour vivre en travaillant pour un agent immobilier de Paris. Je repeignais des appartements avant location. Le travail au noir n'existait pas vraiment ; cela rapportait beaucoup. 4 jours de travail équivalaient à un salaire mensuel minimum. Mon père ne m'a rien dit, alors qu'il était plus sévère avec mes autres frères et sœurs (nous étions 7). C'était un vieil aristocrate et comme tel il avait un vieux fond d'anticonformisme. La guerre avait fait de lui, comme de beaucoup, un aventurier. Assez bizarrement, il avait confiance en moi.

Je crois que vous avez pratiqué des voyages de long, voire très long terme. Comment cela se passait-il d'un point de vue pratique ? Prendre de quoi vivre un temps, puis poursuivre en prenant des emplois saisonniers ? Ce mode de voyage est sans doute soumis aux accidents, aux impedimenta, aux avatars de toute sorte.

Jacques Kerouac l'a bien montré. Le dernier lieu d'aventure et d'expériences est « La route ». En stop vous ne saviez pas qui va vous prendre, et où vous allez atterrir. Vous entrez dans l'univers des gens. Il y a souvent de mauvaises surprises, être pris par des pervers, ou bien des bonnes. À la frontière du Luxembourg, une Rolls s'arrête. Je ne bouge pas. Elle recule vers moi. Le conducteur en descendant me dit : « Il faut même aller vous chercher ! » Je m'assieds sur une banquette luxueuse. Devant, le chauffeur ajoute « Jamais je n'aurais imaginé prendre un autostoppeur, mais ma femme [assise à côté de lui] m'a dit tu devrais le prendre celui-là, il est mignon (sic). » J'étais toujours très propre et attentif à ne jamais choquer par mon accoutrement !

Diriez-vous que ce nomadisme favorise une approche humaine plus qu'une approche géographique ou ces deux éléments se marient-ils et finissent-ils par se fondre ?

L’expérience fut surtout humaine. Un jour une étudiante me lança : vous ne vous énervez jamais ? Je ne répondis pas. Ce que j'avais vécu et vu m'avait appris à tout jamais où étaient les vraies raisons d'énervement. Elles n'étaient pas dans les petites choses.

Je ne crois pas me tromper en affirmant que votre soif de voyage loin de céder à un attrait touristique ou de viser une forme de dépaysement était dictée par une nécessité intérieure. Une des clefs pour comprendre votre rapport au voyage me semble être la fascination qu'a exercée sur vous une œuvre connue sous le titre les roulottes, campement de bohémiens aux environs d'Arles que Van Gogh désignait dans une lettre à son frère Théo comme une « petite étude d'une halte de forains, voitures rouges et vertes ». Je me permets de citer votre courrier : 
« Le tableau de Van Gogh s'appelle les Roulottes. C'est un petit tableau de 41 x 51 dans les années 1970, avant la création du musée d'Orsay, il était exposé au 2e étage du Musée de l'Orangerie à l'entrée du jardin des Tuileries. Pour pouvoir rejoindre mes amis à Paris, je m'étais inscrit à l'école du Louvre et pouvais visiter gratuitement beaucoup de musées, dont celui-ci. Pourquoi étais-je véritablement accro à ce tableau qu'il me fallait aller revoir et devant lequel je restais à chaque fois de longues minutes ? Le choc de cette scène, croquée sur le vif. L'errance, la vie libre, la vérité et la vitalité des couleurs, des bleus et rouges. Des années durant à Auxerre, en juin, interrompant l'école, et pour me faire de l'argent de poche, je cueillais des cerises sur les coteaux de l'Yonne avec des gitans de mon âge et les avais accompagnés dans leurs campements. »

L'identification aux gitans semblait chez vous très profonde. On connaît depuis le XIXe, sous l'influence du romantisme, l'affinité certaine qui est établie entre le bohémien et l'artiste, voués tous deux à ce mélange d'oisiveté et de liberté qui sont la condition du travail poétique. Ce parcours de la vie sédentaire dont il faut s'affranchir pour qu'advient la vie artistique est clairement décrit au gré des épiphanies dont vous faites l'inventaire dans le texte introductif d'Errances intitulé Résumé, de l’enracinement bourguignon perçu par vos yeux d'enfant dans ses fondations, sa maîtrise souveraine à une échappée d'abord par l'esprit, et par suite, rendue effective à la faveur des voyages : une première pérégrination scandinave, puis cette expérience de détachement au sein de la Communauté de l'Arche qui est en soi un cheminement, jusqu'à cette période de vagabondage proprement dit.
L'enjeu n'était-il pas tant pour vous, non pas de découvrir, mais de se découvrir, dans tous les sens du terme, de retrouver par déracinement, porosité, dénuement, la surprise d'une vision neuve, d'atteindre par ces « errances » ce point de bascule de vagabond à vagabond de l'écriture ?

Il y a un mot qui s'appelle Liberté et qui s'oppose à toutes les contraintes reçues par l'éducation et la société dans sa jeunesse. Je voulais être libre de m'approprier le monde, qui me passionnait et puis je n'avais aucune peur. J'étais physiquement très fort, très endurant et doté d'une confiance aveugle, voire d'une naïveté qui m'empêchait d'imaginer le « mal ».

Ce parcours n'est pas sans évoquer L'usage du monde de Nicolas Bouvier pour qui le voyage offrait un mode de vie plus intense et plus lyrique que la vie sédentaire, voyage qui opère selon lui comme un catalyseur - on coupe ses attaches, on devient plus vulnérable, on devient plus mobile, on est obligé de s'engager chaque jour et, étant beaucoup plus réceptif, on est aussi plus à même de faire le point, c'est-à-dire d'éprouver les choses par rapport à soi et non pas au milieu qui vous abrite et au cadre qui vous détermine. Êtes-vous d’accord ? 

Oui, au lieu d’être le produit d'un moule, l'on acquiert en voyage une personnalité originale ; dont j'ai pu faire profiter plus tard mes élèves.

Peut-on voir ce catalyseur comme l'un des accès à ce « dérèglement de l'affectivité » précédemment évoqué ?

Oui, la vie qui vous est donnée doit être vécue avec passion.

J'aimerais revenir directement à la matière de vos albums. Une chose me frappe d'abord. Leur puissance évocatrice tient à une certaine fantasmagorie composite, un imaginaire qui procède d'un passé révolu. Je pense bien sûr à cette figure du funambule qui fournit le titre de votre premier disque, mais aussi à toutes ces figures parentes qui peuplent les arts visuels et la littérature entre la seconde moitié du 19e siècle et les premières décennies du siècle suivant : forains, clowns savants, trapéziste rampant, dompteur de manège, sauteur de corde, jongleur, etc. À quoi attribuez-vous cette présence récurrente des arts circassiens ? Proviennent-ils du pays d'enfance ?
Ces silhouettes ne sont-elles pas également des sortes de héros allégoriques au travers desquels, au même titre que pour les bohémiens, vous avez pu voir le miroir de votre propre démarche artistique ?
Votre fascination pour la poétique du funambule me semble en l'occurrence la plus significative. S'il s'apparente par excellence à une figure réflexive de l'art, lui qui joue dans l'espace avec l'équilibre et le déséquilibre, écho à une forme de transgression et de démarche qui conduit les êtres aux limites d'eux même, jusqu'au vertige, il est surtout celui qui fait le pari d'une élusion de la pesanteur terrestre. Des points de vue de surplomb aux scènes survolées à la manière d'un paysage aérien en courses sur les toits jusqu'à cet Envol, faut-il y voir des motifs prégnants de vos poèmes ou chansons ? Ou bien faut-il y voir une métaphore du désir propre à toute création en ce sens qu'être artiste c'est être insatisfait de la réalité du monde, et vouloir d'une manière ou d'une autre s'en affranchir de manière poétique ?

La réponse à cette question est bien complexe. Les personnages du crique sont les facettes d'un seul et même personnage. En même temps j'étais étonné de m'apercevoir que beaucoup de mes proches n'avaient qu'un seul visage. Moi-même en avais plusieurs et m'adaptais à chacun selon ce que je sentais d'eux sans jamais mettre en cause ce que j'étais. Le monde que l'on me présentait comme sérieux me paraissait aussi farfelu que les personnages des planètes du Petit Prince. La bande dessinée dans laquelle je me retrouvais le plus était Le petit cirque de Fred ainsi que ses album sur les lettres de l’Atlantique. La vérité était surréaliste. À ceux qui assénaient des idées arrêtées, je répondais intérieurement que tout ce qui était pouvait aussi bien être différent et que cela aurait autant de sens. Ce monde surréel je le connaissais bien par « Desolation row » de Bob Dylan.

Pensez-vous que le fait d'embrasser une carrière artistique ne peut s'accomplir qu'au prix d'un certain consentement à la marginalité ? Le titre « Années 50 » écrit en 1984 et qui figure dans Compil s'écoute comme une leçon de désabusement. Nous sommes dans la période qui succède aux « errances » et vous êtes devenu professeur d'histoire médiévale. Vous semblez y confesser à regret vous être plié à certaines normes, en conformation avec votre statut. Comment avez-vous vécu ce retour au réel ?

La marginalité ne me gène pas. Le fait d'être professeur et fonctionnaire est souvent vécu comme tel. Le choc fut de ne plus pouvoir être artiste. Je n'ai pas réfléchi et n'ai pas trouvé la porte qui m'aurait permis de l'être. Dans ma jeunesse je ne pouvais vraiment communiquer qu'avec les créateurs ou les chercheurs de toutes sortes. The return to reality fut très dur. Il fallut accepter un monde pour lequel je ne ressentais aucun respect, le monde d'une société divisée en rôles, places et fonctions, statique et particulièrement ennuyeuse. La recherche historique fut pour moi un bon exutoire.

Votre carrière dans l'enseignement a néanmoins été une source de grande satisfaction. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ? Votre expérience antérieure, notamment le voyage envisagé comme une méthode de connaissance concrète et votre tempérament d'artiste vous ont-ils disposé à envisager votre enseignement selon une certaine tournure d’esprit ?

Oui, j'ai été un professeur très original en raison de mon expérience et de ma formation pluridisciplinaire. J'y ai pris un très grand plaisir et ai pu aider beaucoup d'élèves à choisir une orientation plus adaptée à leur personnalité. (Plusieurs fois des élèves ou étudiants m’ont suggéré de former leurs autres professeurs !). J'avais surtout un respect immense pour chaque élève.

Vous avez pris votre retraite en 2009. Est-ce ce retour à une entière disponibilité intérieure qui vous a fait regagner les chemins des « studios » en 2012 pour Compil qui reprend des titres de vos précédents albums, mais aussi de nombreux inédits en compagnie de votre femme et de votre fille ? Quelle logique a présidé au choix des titres ? Existe-t-il d'autres chansons inédites ?

Lady Jane (nouvelle version de Battement qui apparaissait sur Funambule) 

Là-bas (inédit) 

Le jongleur (inédit)

Thé au jasmin (nouvelle version de Jasmin qui apparaissait sur Funambule] 

(autres titres en écoute sur ma chaîne YouTube)

J'ai été relevé de mes fonctions en raison de problèmes cardiaques répétés. Ce sont mes amis qui, à ma retraite, se sont cotisés pour m'offrir un studio. Oui, il existe d'autres chansons non enregistrées. Peut-être le ferai-je un jour. Mon dernier fils me le demande.

Quelle place occupe la musique et l'écriture dans votre vie désormais ?

Une place fondamentale, car je travaille chaque jour.

Continuez-vous d'écrire des chansons ? Chantez-vous encore régulièrement ? Dans quelles circonstances ?

Je n’écris plus qu'une chanson par an. Mais je chante pour ma famille ou mes amis. J'écris plutôt de courts poèmes sur les saisons et la nature.

Vous souhaitez écrire à Gontran ? Rien de plus simple : gontranmb@gmail.com

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